Dawn Tyler Watson : La dame en blues
Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe. Dawn Tyler Watson en sait quelque chose, elle qui roule ses blues depuis une bonne dizaine d'années, sans presser le pas, écumant inlassablement les salles du Québec et de l'Est canadien. Un chemin long et cousu de détours (lire : un chemin passionnant), qui allait enfin mener, l'an dernier, à la parution d'un album désormais incontournable du paysage blues, Ten Dollar Dress.
Chose plutôt rare dans le registre de la note bleue, Dawn Tyler Watson a elle-même écrit et composé toutes les chansons de ce premier album, hormis « Cigarette », coécrite par Debbie Ryan, et une reprise bien bleutée de « Purple Haze » - Jimi en tape du pied dans sa tombe.«J'étais craintive de le concrétiser, cet album, admet la chanteuse. D'abord parce que je le faisais avec des chansons originales, et c'est toujours un peu hasardeux d'ajouter sa pierre au répertoire blues, qui est tellement riche. Ensuite, je l'avais porté longtemps, très longtemps, et je le voulais fidèle à mon projet initial. En bout de ligne, Ten Dollar Dress est infiniment représentatif de ce que je suis.»
L'audace était d'autant plus audacieuse que Watson a pris la plume il y a peu. «Je considère avoir commencé à écrire il y a quatre ou cinq ans, pas plus. En fait, j'ai débuté quand on m'a invitée, en 1997, à collaborer à Preservation Blues Review, une compilation de Preservation Records qui réunissait des artistes de partout au pays. Avec des amis musiciens, j'ai préparé trois chansons pour l'occasion. La compagnie de disque a tellement aimé que nous avons envisagé faire un album complet. Aujourd'hui, je suis très flattée, un peu étonnée aussi, d'être reconnue comme auteure-compositrice.»
Avec un sens inné de la mélodie et du phrasé, couplé à une attitude blues authentique, celle qui ne s'apprend pas, Dawn Tyler Watson convainc les plus exigeants au bout de quelques couplets - faudrait être sourd pour ne pas craquer au son de « Hey Hey », ou encore de l'humoristique et pro-condom « Latex ».
En sortant du studio, l'équipée allait tout naturellement se muer en groupe, le Dawn Tyler Blues Project. Dans ses rangs, Chuck Dacoulis, Sam Harrisson et bien sûr Domenic Romanelli, qui a coréalisé Ten Dollar Dress avec son auteure. Tradition blues oblige, le Project compte aussi plusieurs membres honoraires, dont Rob MacDonald, Jimmy James et Danny Ranallo.
Palette de couleurs
Dawn Tyler Watson n'a pas que le blues à sa palette. Elle pourrait tout aussi bien donner dans le jazz, genre qu'elle a longtemps exploré durant ses études. « C'est vrai que j'ai étudié le jazz à l'Université Concordia, se souvient la chanteuse née en Angleterre et élevée en Ontario. Il n'y avait pas de programme de blues, alors & », précise-t-elle entre deux éclats d'un rire contagieux. « Je fais toujours du jazz, d'ailleurs, tout comme je me nourris de plusieurs musiques. Je ne veux pas me restreindre dans mes explorations musicales. Je suis aussi très heureuse dans le funk, le folk, le Rn'B. Et de toute façon, tellement de choses peuvent être appelées "bluesy" ! Les influences du genre sont présentes dans presque tout ce que nous écoutons comme musique. »
Éclectique, tout sauf puriste, la blueswoman s'écarte régulièrement des racines bleues pour faire les nuits funky de Montréal, avec une autre formation appelée The Jamm. Elle va même flirter, à l'occasion, avec le disco ou la house. En février, par exemple, elle partait pour l'Italie collaborer avec T Vanelli, un as de la dance.
Scènes de vie
Le nom a beau courir sur les lèvres des amateurs, il n'est pas toujours facile de gagner sa croûte sur la planète blues. Qu'à cela ne tienne : Dawn Tyler aborde avec passion et philosophie le moindre contrat, chantant par exemple dans les foyers pour personnes âgées. « J'arrive là-bas avec ma guitare, simplement, et je leur chante ces chansons qui parlent à l'âme. C'est un public très ouvert, très attentif. J'ai beaucoup de plaisir à chanter dans ce contexte-là, même si la veille, je montais sur la grande scène d'un festival ! » Il n'y a pas de sots concerts, pour Dawn Tyler et ses bluesmen. « Comme je le dis souvent à de jeunes musiciens, chanter pour vivre, c'est déjà un grand accomplissement. Que ce soit en chantant des jingles ou pour les aînés, ça demeure un accomplissement. »
C'est avec la même patience que le Dawn Tyler Blues Project s'est fait les dents lors de nombreuses premières parties, celles par exemple de Chris Duarte, Susan Tedeschi, The Lovedogs, Big Time Sarah, Colin James et Zoom. La chanteuse a également marié sa voix à celles d'une foule d'artistes, dont Chicago Pete, Nanette Workman, Steve Hill et la liste est longue encore. Les collaborations qui l'ont marquée? « Jouer avec Matt "Guitar" Murphy, l'un des Blues Brothers initiaux, c'était bien sûr une expérience inoubliable. Sinon, en mai dernier, je jouais avec Jeff Healey; j'en garde un excellent souvenir & C'est un honneur d'avoir l'occasion de chanter avec ces artistes légendaires. »
Encore là, si elle goûte ces moments auprès des grands, Dawn Tyler n'a pas besoin d'aller chanter dans des châteaux en Espagne pour être heureuse. Elle se considère chanceuse d'évoluer sur la scène blues canadienne et particulièrement québécoise. Celle qui a ancré son univers blues à Montréal, en 1987, y trouve en effet une écoute stimulante. « Les amateurs sont incroyables ! Ils adorent le blues et sont très ouverts à toutes les formes qu'il prend. Plus qu'ailleurs, franchement. Et il y a de nombreux endroits qui conviennent parfaitement à cette musique. »
Très active depuis quelques années sur la route des festivals, Dawn Tyler ne chôme guère, comme en témoigne son calendrier 2002 (on peut le consulter sur son site (www.dawntylerwatson.com). Récemment, elle foulait les planches à Bordeaux et Cognac, en France, puis à Toronto et jusque dans le Michigan, ce qui ne l'empêche pas de faire souvent son tour chez Biddles. Pendant ce temps, Ten Dollar Dress est en nomination dans trois catégories aux Maple Blues Awards, les prestigieuses récompenses du blues canadien, dont la catégorie Album de l'année.
Tout vient à point à qui sait attendre, et ceux qui ne la connaissent pas encore ne tarderont pas à découvrir les Suvres de Dawn Tyler Watson. De ces Suvres par lesquelles vit et revit le blues, d'un siècle à l'autre.
Tristan Malavoy-Racine - Paroles & Musique (SOCAN)